1 avril 2012

Souvenirs sucrés

Les premières choses que ses yeux ont vues se confondent en une seule, incessante : une cabane blanche, sucrée comme dans les contes. Alors que Jade marchait sur un chemin de gravier tout simple, ce premier moment de conscience avait émergé des brumes de l’enfance. Fascinée par les vapeurs crayeuses qui s’échappaient du toit de la chaumière, Jade avait senti son être se muer en une interrogation. Puis, d’un mot – son premier –, l’enfant avait transcendé sa solitude pour prendre contact avec la réalité. Fumée. Oui, la fumée de la cabane à sucre familiale avait révélé à Jade l’infinie richesse du monde. Un temps, elle fut prise du vertige et hésita à déplier sa jeune existence dans la forêt d’érables. Puis, de son regard neuf qui allait au-devant des choses, elle scruta une flaque d’eau où lentement affleura son visage. Un beau jour, comme ça, elle s’était nommée Jade. L’enfant qui ignorait tout, sauf l’essentiel, était alors entrée dans la cabane pour se laisser bercer par des bras aimants, par des saveurs sucrées. Plus tard, lorsque les vapeurs se furent dissipées, Jade réalisa qu’elle était devenue grande et qu’elle avait oublié cette métaphore fondamentale qui la situait dans l’univers. Ses sens désabusés étaient couverts de poussière. C’est alors que la femme Jade se mit à esquisser sur des toiles crayeuses cette cabane mythique où elle était venue au monde et qui lui permettrait peut-être un jour de se répandre aux confins d’elle-même.

Exercice de réécriture : réponse à Hector Bianciotti (« Jardin », dans Le Traité des saisons. Paris : Gallimard, 1977.)
Texte de création rédigé à l’automne 2002












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